Ce jeudi 31 janvier, EVE accueillera une table ronde sur le thème de la place des femmes dans la culture, suivi d’un concert 100% voix féminines avec Julie Bally, The P-Paul et Estelle May & Paranoid Cats. L’association grenobloise A Court de Son, organisatrice de ce double événement, tient ici à mettre en lumière les multiples problèmes rencontrés par les femmes dans le milieu musical et plus largement, dans le domaine culturel. Rencontre.

 

« Si le milieu des arts et de la culture entretient l’illusion d’un esprit d’ouverture sur le monde, il reste un secteur très figé en matière de parité, d’égalité hommes/femmes, et de représentations stéréotypées dans les images qu’il véhicule ». Le flyer annonçant la table ronde de ce jeudi 31 Janvier à EVE ne mâche pas ses mots. En effet, quelle est véritablement la place des femmes au sein des institutions culturelles et artistiques ? L’association étudiante grenobloise A Court de Son a décidé de dénoncer cet « imaginaire unique qui exclue la moitié de la population ». Rencontre avec Nicolas Faus, son président, et Eloïse, secrétaire de l’association engagée, qui n’y est pas non plus pour rien dans l’organisation de cette journée.

 

Parlez-nous un peu de ce vous avez prévu pour ce 31 janvier à EVE ?

[Nicolas] : Dans un premier temps, on avait eu comme idée de faire un concert uniquement avec des femmes. En effet, nous étions face à un constat, celui que peu de femmes étaient programmées, sur Grenoble ou ailleurs. Et vu que tous les membres de l’asso sont dans le milieu de la culture, on entend tout le temps dire « c’est dur pour les programmateurs de programmer des femmes », et même dans d’autres assos, on voit que c’est un peu la galère d’avoir des femmes dans la programmation. Notre challenge était donc de programmer des femmes et d’aller plus loin, de ne pas juste faire un concert : on s’est dit on va faire une table ronde pour mettre le sujet sur la table et savoir pourquoi c’est comme ça. Du coup on s’est entourés d’acteurs qui ont des compétences là-dessus, notamment, HF Auvergne Rhône Alpes.

La table ronde sera à 12h30 à EVE, et le concert à 20h. Il y a aura HF, Radio Campus, une universitaire, et une musicienne à la table ronde, en plus d’Eloïse.

 

a court de son grenoble

 

Est-il réellement complexe pour les programmateurs de programmer des femmes ?

[Nicolas] : Des fois, quand on entend parler des programmateurs en off, ils font le constat eux-mêmes que dans leur programmation il n’y a pas assez de femmes. Il y a plein de raisons pour lesquelles ils ne les trouve pas :  soit il s’agit d’artistes femmes ayant explosées et elles coûtent beaucoup trop chères, soit elles chantent dans des groupes avec que des mecs à côté…

C’est dur de trouver une tête d’affiche locale féminine, accessible financièrement.

Il y a plein de facteurs qui entrent en jeu là-dedans, notamment financiers. C’est plus un constat.

[Eloïse] : Pour certains il s’agit d’une excuse, pour d’autres non. (…) Il y en a qui sont vraiment embêtés par ça, et qui arrivent à trouver des solutions, d’autres non ! Mais il y a des solutions, il y a des collectifs (…) Mais faut les connaître, et si t’es pas militant nécessairement, tu les connais pas… Mais tout ça c’est aussi le rôle des assos, c’est le rôle aussi du public de s’y intéresser, de faire de la veille et de retransmettre. Les assos transmettent plein d’informations, par rapport à plein de choses, il suffit de s’y intéresser !

[Nicolas] : Souvent, dans les structures, ce n’est pas volontaire de programmer une majorité d’hommes. On en fait le constat à la fin et on se dit « Merde ! » Mais souvent ce sont les négociations qui ont menées à ça, mais ce n’est pas une volonté première de faire ça.

 

 

« Si ce n’est pas les femmes qui s’impliquent directement, on ne va pas forcément les chercher »

 

 

Les femmes ne sont-elles pas assez présentes sur scène et dans la culture ?

[Eloïse] : Mais clairement ! Dans le milieu de la musique, car c’est le milieu dans lequel on est le plus sensibilisés, c’est impressionnant ! Les femmes ne sont pas là ! Alors que les femmes sont pourtant bien là. Elles font plein de choses, tout le temps. J’en connais des musiciennes et j’en connais des chanteuses, et je ne dis pas qu’elles ont du mal à tourner, qu’elles ont du mal à se professionnaliser, mais bon (…) Mes copains sont musiciens, et ils décollaient au fur et à mesure, et mes copines stagnaient un peu, faisaient souvent la même chose, se retrouvaient dans la médiation, à faire des ateliers, ce qui leur plaît mais en même temps ce n’est pas ce qu’elles voulaient faire initialement. (…)

[Nicolas] : On est encore étudiants et par exemple nous à la Fac, il y a plein de groupes étudiants et c’est très rare d’avoir des groupes avec des femmes dedans. Franchement j’en connais très très peu, c’est quasiment que des hommes. Alors que dans les études notamment de musicologie, il y a plein de femmes. Mais dans les groupes de musique, pas tant. (…)

[Eloïse] : C’est assez impressionnant au final, et quel que soit le style de musique, il y a très peu de femmes qui sont programmées, et rémunérées… après être rémunéré c’est déjà compliqué dans le monde de la culture mais alors en tant que femme ! A part dans le milieu punk, ou dans les garages, ça peut aller parce qu’on s’impose, on crée des choses et qu’il y a du monde là… Si ce n’est pas les femmes qui s’impliquent directement, on ne va pas forcément les chercher. Ça c’est un constat un peu édifiant dans nos métiers.

 

 

 

« Pas toutes, bien sûr, mais il y a des femmes qui n’osent pas parce qu’on leur a appris qu’elles ne pouvaient pas. »

 

 

 

Avez-vous des chiffres marquants ou des anecdotes qui vous ont fait réagir et sensibilisé sur le sujet ?

[Nicolas] : Je n’ai pas forcément de chiffres mais par exemple, je ne connais aucune programmatrice, en salle ou en asso. Je ne connais que des hommes programmateurs.

[Eloïse] : J’en connais qu’une seule, elle est en Haute-Savoie. (…)

Sinon, au niveau des anecdotes, on en a plein en commun car on fait les mêmes rencontres professionnelles dans le cadre de nos cours, car on est en master Diffusion de la Culture, et en première année on fait plein de rencontres professionnelles… On a rencontré majoritairement des femmes, et elles ont toutes eu des soucis, soit à l’arrivée dans leurs fonctions, soit une fois sur des postes à plus hautes responsabilités. Elles ont eu des soucis de sexisme, elle se sont fait harcelées. Que des choses comme ça. Et forcément ça ne te donne pas envie de rester là !

Si tu te sens pas sécure là où tu travailles au quotidien … Faut savoir quand même qu’on est entourées de beaucoup d’hommes, parce que dans les métiers de la technique, il y a beaucoup plus d’hommes que de femmes. Même s’il y a de plus en plus de femmes -et c’est merveilleux !- cela reste majoritairement des hommes. Du coup ce n’est pas du tout rassurant, et pas facile. Ça c’est vraiment un frein à la prise de postes.

Après, c’est aussi parce que les femmes n’osent pas non plus. Pas toutes, bien sûr, mais il y a des femmes qui n’osent pas parce qu’on leur a appris qu’elles ne pouvaient pas. Alors qu’en fait si ! Tu as les capacités, etc… J’ai vu des personnes refuser des postes parce qu’elles se sentaient pas à la hauteur. Une nana que je connais a refusé un poste de direction (…) parce qu’elle se sentait pas capable…

 

 

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Julie Bally, une des trois artistes féminines du concert prévu ce 31 Janvier / © Marion Gueydan

 

Comment se manifestent ces discriminations ?

[Nicolas] : Comme on vient de le dire, sur les programmations et les postes à responsabilités, mais ça ce n’est que l’aspect visible. Parce qu’au final, il y a plein d’artistes très connues qui sont des femmes, mais après dans les groupes moins connus, plus régionaux, il y aura beaucoup plus d’hommes. Parce que ça va être quelques femmes qui auront percé, énormément, mais c’est tout. On le voit sur tout ce qui est Tremplin, dispositif d’accompagnement locaux, il y a beaucoup plus d’hommes…

[Eloïse] : Et avant de percer en solo souvent elles percent en groupe en fait. (…)

[Nicolas] : Souvent ce sera la chanteuse et après ce sera que des mecs musiciens en fait.

[Eloïse] : D’ailleurs c’est le cas de nos trois groupes programmés ce 31 Janvier !  (…) A part Estelle May, qui en dehors des concerts avec Paranoid Cats, tourne toute seule en Angleterre. C’est la seule qui a un show complet uniquement toute seule.

[Nicolas] : Il y a aussi la partie pas visible du public, dans les organisations, les assos, les structures. Ça il y a que ceux qui bossent dans la culture qui le voit. Nous on le voit, la plupart des femmes vont être dans la médiation, ou dans la com…

 

« Tant que l’on arrivera pas à une égalité, il faut réserver des espaces et des moyens. Pour que les artistes féminines puissent être représentées »

 

 

Que faudrait-il faire pour y remédier ?

[Nicolas] : Un long travail. C’est un problème plus global. Il ne faut pas le changer uniquement dans la culture. Tant que ça ne change pas de façon globale d’ailleurs, il n’y a pas de raison que la culture change de façon prioritaire par rapport au reste.

[Eloïse] : Par rapport à ce qu’on peut mettre en place, il faut être vigilant tout simplement ! Quand on a une programmation pas égalitaire, il faut déjà le voir ! Et faire en sorte que ça change. C’est légitime que la moitié de la population soit représentée. (…)

A un moment donné on avait beaucoup de mal à faire des choses dans les quartiers les plus difficiles, et il y a des choses qui ont été mises en place, de l’argent qui a été donné aux SMAC etc ; il y a des organes qui ont fait en sorte que ça avance. Pourquoi on ne ferait pas ça pour l’égalité ? Pourquoi est-ce qu’on ne fait pas ça pour la culture ? Pousser les organes à s’activer.

Tant que l’on arrivera pas à une égalité, il faut réserver des espaces et des moyens. Pour que les artistes féminines puissent être représentées.

 

 

Qu’attendez-vous de l’événement ?

[Nicolas] : Moi je l’avais pensé en mode « On fait un concert, la table ronde c’est à côté, le concert mettra en valeur la table ronde, et comme ça on fait parler du sujet ». Au final la table ronde est en train de prendre le dessus sur le concert, et c’est impressionnant !

[Eloïse] : Sur Facebook on a vu, plus de 500 personnes intéressées ! (…)

[Nicolas] : S’il y en a un quart qui vient, on remplit EVE ! (…)

[Eloïse] : On est bien contents de ça, après notre objectif c’est qu’il y ait 3 ou 40 personnes, de faire une captation vidéo pour archiver, documenter cet événement. C’est un point très important pour nous, de quoiqu’il arrive pouvoir laisser une trace de l’événement, qui pourra servir pour les études, à relayer l’information, garder cela pour que la réflexion continue…