Si vous êtes amateur de rap et que vous daignez jeter un œil sur la scène grenobloise, Razz – issu du projet CDV– n’a pas pu vous échapper. Le loisir de ce MC est de « flinguer les instrus » les plus célèbres de Eminem comme il le dit lui-même. Le quatrième épisode de ces freestyles a atteint plus de 300 000 vues sur Facebook. Alors si son nom ne vous dit encore rien, cela ne devrait plus tarder… En effet, son premier EP solo « 13228 » est sorti hier sur toutes les plateformes. Voyons ce qu’il en est !

 

Un fin technicien à la bonne école du rap

Il suffit d’écouter ses derniers freestyles pour en acquérir la certitude: Razz est un MC technique. Une fois l’introduction passée de l’album, et les premières mesures écoutées, on s’aperçoit que le rappeur possède en effet une grande virtuosité dans son flow ; mais on le découvre également en lyriciste amoureux de la verve et de la technicité du rap francophone. Sur une instrumentale à l’ambiance eighties et aux influences retro-wave, avec un beat puissant et des notes de synthé parfois sombres, -ultra saturées ou stridentes-, le rappeur grenoblois « défend l’art qu’il a dans le sang ». Un son qu’on peut mettre en parallèle du morceau de Dinos Punchlinovic « Et Toi Pourquoi Tu Rappes ? » ou encore celui de Disiz « Alors Tu Veux Rapper/Flowmatic ». Cet amour pour le Hip-Hop, on le connaissait déjà dans son freestyle « Mephisto », hommage vibrant au rap old-school, avec un flow à la MC Solaar, porte-étendard du rap dans les nineties.

 

Razz - 13228 - rap grenoble

 

Mais comme on dit, « old school, new school, la n’est pas la question » et ça, Razz l’a compris. On sent dans cet EP les influences modernes de la Trap et des bangers aux instrus massives comme dans l’excellent « 13228 », ou encore l’impact de la mouvance cloud qui se sent sur plusieurs pistes telles que « Himalaya » et « VOSLM ». Les fondamentaux du hip-hop ne sont pas pour autant reniés, comme avec les samples de voix et de piano de « Paradis », ou le flow posé sur « Le Silence est d’or », qui sonnerait presque comme un ancien son de la Fonky Familly. L’instrumental de « Triste Scalde » qui résonne à la manière de « Feeling Good » de Nina Simone et des morceaux de cette époque montre que le rappeur connaît les codes de l’ancienne école et n’hésite pas à les utiliser. Cet assemblage d’influence profondément old school et résolument moderne, ne saurait être évoqué sans rappeler la nouvelle vague de rap parisien qui avait su amener des rappeurs comme Nekfeu en haut des charts.

Cette affection qu’il porte au rap en devient une raison de vivre, comme il l’écrit dans le premier titre de l’EP :« Si j’pouvais, j’mourrais un stylo à la main pour que mes écrits vivent ». De surcroît, ce track qui abasourdit par le flow bouillant de Razz permet déjà d’entrevoir les principales thématiques de l’EP : l’être et le mal-être.

Du lyriciste technique au triste scalde

L’amour du rap et de sa technique ne suffisent pas à définir le rappeur grenoblois, qui ne manque pas d’évoquer des thématiques assez sombres dans ses titres comme dans le titre « VOSLM », le deuxième morceau de l’EP, premier morceau à être clippé.  Très représentatif des sujets qu’aborde Razz, le morceau -acronyme de Vivre Ou Se Laisser Mourir, qui est un crédo à la manière du très célèbre « Get Rich Or Die Tryin’ » de 50 cent-, sonne dans cet EP comme un hymne, une manière de vivre qui transparait dans toutes les autres musiques…

Le morceau est très intime et sombre : le rappeur y parle de sa famille, de sa lutte dans le rap, de l’espoir qu’il y porte. Des phrases choc y résonnent, comme celles évoquant les addictions de sa mère : « Je me perd dans mes idées, comme ma mère avait l’habitude de le faire dans le Martini » et les siennes « Alors le même schéma, ma femme demande une gorgée d’air, j’en prend une de Belvédère ». Le refrain, à la fois lancinant et planant, donne une identité brumeuse au morceau qui vient accentuer les tourments abordés dans les propos.

Le mal-être qui est supposé dans le deuxième titre de l’album est aperçu d’une autre manière dans « Himalaya », qui avec une utilisation intéressante des codes du cloud rap, met en avant un rapport d’affection à deux vitesses et rend ici encore tristement compte d’une partie de la nature humaine assez honteuse.

Un constat moins introspectif est présenté également dans « Triste Scalde », où le rappeur, qui à la manière d’un scalde (poète islandais du moyen âge, décrivant son ressenti à base d’allitération), vient décrypter son environnement et la manière dont il évolue en son sein. Il l’énonce lui-même : « je m’inquiète pour les miens, les tiens, mais j’peux rien y faire // A part le té-grat, c’est grave mais faudra bien s’y faire ». C’est là le paradoxe du poète qui décrit et qui porte un spleen auquel il ne peut apporter aucune solution, seulement de la visibilité.

13228 : sombre et sans rédemption

« 13328 » est pour moi le meilleur morceau de l’album, empreint d’une énergie incroyable, presque traumatique. Le texte raconte, de manière plus ou moins explicite, un évènement bouleversant, dont la chambre 13328 semble être le point d’ancrage du rappeur. Ce morceau fait écho à des thèmes très humains et puissants dont chacun peut se faire le décrypteur selon son appréciation personnelle. Les propos sont portés par une instrumentale aux basses lourdes, à la limite de la saturation, et des notes de pianos usées comme leitmotiv. Razz vient ainsi y poser une voix plus écorchée que d’habitude, avec un flow plus posé et un texte arraché avec des phases très brutales.

« Ils n’ont qu’à me mater de haut, de leurs regards me salir / Dire que je suis le pire salaud, que ma mort ne méritait pas un soupir » 13228

 

L’EP se clôt sur « Paradis », un morceau au titre trompeur, qui fait l’inventaire des drogues et des paradis artificiels que celles-ci nous permettraient d’atteindre. C’est ainsi avec des refrains chantés, qui sonne comme le dernier album des casseurs-flowteurs, une intonation trahissant potentiellement un réel bonheur provenant de ces paradis artificiels et une prose très bien construite autour du sujet que nous laisse Razz. C’est donc un final très cohérent avec l’ensemble de l’EP, se présentant dans l’ensemble assez sombre et écorché, mais surtout passionné.

13228 est un très bon premier EP, mais est en plus une marque d’une réelle volonté artistique du rappeur, que l’on savait déjà très bon technicien. Cette identité, sombre, personnelle et puissante fait de ce projet une réussite de par son propos touchant sachant faire écho en nous-même. Ainsi, ces 8 tracks assoient Razz sur la scène du hip-hop grenoblois avec une identité propre, et nous laisse espérer un second EP avec le même niveau d’excellence, sur la forme, comme sur le fond.

 

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"13228" : un premier EP réussi pour Razz
7.7Note finale
Originalité 7
Technique 8
Plaisir à écouter8
Avis des lecteurs 27 Avis
6.7